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Marie-Anne DAYÉ

Marie-Anne DAYÉ

Conceptrice - Rédactrice

TET mexicains : vers une protection renforcée

Le Département de la protection consulaire et du Programme des travailleurs agricoles saisonniers (PTAS) au Consulat du Mexique à Montréal intervient auprès des TET mexicains de différentes manières. Pour mieux comprendre sa mission, nous avons rencontré le consul Felipe González Lugo Méndez, un acteur important dans l’écosystème entourant la protection de ces travailleurs.  

Propos recueillis par Marie-Anne Dayé / Photos Marie-Anne Dayé

Avec son sourire habituel, Felipe nous rejoint au Café Vasco da Gamma sur la rue Peel, à quelques mètres du Consulat du Mexique à Montréal. Nous commençons par évoquer ensemble son riche parcours diplomatique, ponctué d’expériences de plusieurs années en Amérique latine et en Afrique. Après avoir effectué des études en sciences politiques et en diplomatie en France, il travaille au ministère des Affaires étrangères, au Mexique. Il rejoint l’agence de coopération de ce même ministère. Il est envoyé au Maroc en tant que chargé des affaires consulaires, puis au Salvador comme chargé des affaires culturelles et de l’agenda des coopérations bilatérales avec le Salvador et les pays du Système d’intégration centraméricain (SICA), et enfin au Ghana en tant que chef de chancellerie à l’ambassade du Mexique.

Pourquoi Montréal, maintenant ? « C’était une belle découverte. Il fait froid, évidemment, les hivers sont longs, mais j’aime beaucoup aussi ! », répond Felipe. « À Montréal, il y a ce mélange de cultures, c’est une ville internationale, cosmopolite que j’aime beaucoup et, en même temps, il y a la culture française », ajoute-t-il.

Est-ce la première fois que vous travaillez activement auprès des travailleurs migrants?

Le sujet de la migration m’a toujours fasciné et interpelé, mais c’est la première fois que je suis appelé à travailler auprès des travailleurs migrants saisonniers. J’étais en contact avec notre diaspora au Maroc en tant que chargé des affaires consulaires à l’ambassade, mais c’est complètement autre chose, même s’il y a des travailleurs mexicains là-bas : ce sont des cadres d’entreprises, par exemple, qui n’ont pas immigré de la même manière. Ici, notre communauté est très importante : on compte à peu près 30 000 Mexicains qui vivent de manière permanente au Québec, de la première à la troisième génération, sans compter tous les travailleurs saisonniers. Dans le cadre du PTAS, selon la saison, on compte entre 6 000 et 7 000 travailleurs.

Quel regard portez-vous sur les conditions des travailleurs agricoles saisonniers ici au Québec?

D’abord, on part du constat qu’ils sont là parce qu’ils ont un besoin ; ils cherchent à avoir une meilleure vie ou à offrir une meilleure vie à leur famille et ils n’arrivent pas à avoir cette opportunité au Mexique. Le PTAS facilite la circularité migratoire, c’est-à-dire qu’ils savent qu’ils peuvent venir et travailler de manière temporaire ici, avoir une source importante de revenus et revenir au pays et, saison après saison, ils font la même chose. Évidemment, il y a des aspects positifs à cela, mais il y a des aspects plus négatifs. Cela a un impact sur leur vie personnelle, familiale et professionnelle. Le groupe familial en prend un coup, car le père (la plupart du temps, mais il y a aussi des femmes qui viennent travailler) ou le conjoint est absent pendant de longs mois. Je pense aussi qu’on devrait pouvoir leur offrir les mêmes opportunités économiques pour qu’ils puissent rester et que la migration soit complètement un choix et non une nécessité.

Que faites-vous concrètement au sein du Consulat pour soutenir les TET?

Nous faisons de la protection consulaire et du soutien auprès des TET à travers une approche de protection préventive. Nous utilisons des outils d’information pour qu’ils connaissent pleinement leurs droits et leurs responsabilités ici au Canada en leur rendant visite sur le terrain.

Lors des visites sur le terrain, le consul partage de l’information utile aux travailleurs et remet le guide d’information générale bilingue espagnol-français conçu par Immigrant Québec.

Il y a aussi une approche au cas par cas, c’est-à-dire que si jamais il y a des soucis quant au salaire ou d’autres problèmes auxquels ils sont confrontés, nous entrons dans la négociation avec les employeurs ou les superviseurs pour évaluer les gestes à poser afin de régler le différend. Nous sommes une représentation étrangère ici et nos actions sont encadrées par la Convention de Vienne sur les relations consulaires, donc on ne peut pas tout se permettre, par exemple on ne peut pas faire des inspections, car ce n’est pas dans notre rôle. Ce qui est dans notre rôle, surtout dans le cadre du PTAS, ce sont des visites de courtoisie, et de voir s’il y a des choses qui ne sont pas conformes. Si c’est le cas, on le fait savoir à nos interlocuteurs canadiens et québécois, notamment Service Canada et la CNESST.

Selon vous, quels changements faudrait-il opérer afin d’améliorer les conditions des travailleurs mexicains au Québec ?

L’un de nos objectifs aujourd’hui est d’élargir le PTAS à d’autres secteurs. Il y a de plus en plus de Mexicains qui viennent travailler dans le secteur de la restauration, de l’hôtellerie, des services, etc. Il y a beaucoup de défis dans le PTAS, mais le PTAS permet d’identifier les travailleurs par nom et par endroit où il travaille. Ça nous permet d’avoir une démarche de protection préventive. Et c’est très encadré et organisé.

On veut que les travailleurs puissent aussi avoir la possibilité de rester au Canada si c’est ce qu’ils veulent. Que les années passées ici puissent être comptabilisées. La plupart d’entre eux veulent venir faire un peu d’argent et rentrer au pays, mais certains veulent rester et faire venir leur famille. On souhaite leur donner la possibilité de le faire dans le cadre du PTAS. On veut également discuter de la possibilité d’éliminer deux choses : les huit mois, soit la période maximale pour rester et la barrière du 15 décembre. Ces mesures ont été mises en place pour permettre la circularité du programme, ce qui n’est pas mauvais, mais on voudrait que ça puisse être un choix. Je pense également qu’un taux plus fort de syndicalisation pourrait aider les travailleurs.

Éventuellement, ce qu’on doit viser, ce sont des permis qui sont beaucoup plus souples, qui puissent permettre le transfert entre lieux de travail comme dans le cadre du PTAS. Par exemple, dans ce programme, les transferts sont possibles, ce qui permettrait au travailleur d’avoir une liberté par rapport au choix de l’endroit où il travaille. À titre d’exemple, en 2023, il y a eu 1 330 transferts entre entreprises dans le cadre du PTAS sur une population d’environ 6 500. On doit peut-être même viser des permis de travail sectoriels, des permis de travail régionaux, voire des permis de travail ouverts. Je pense que la problématique aujourd’hui avec les permis de travail fermés est que le travailleur est lié aux désirs de l’employeur. Il y a de très bons employeurs évidemment, mais quand un travailleur tombe sur un mauvais employeur, il peut demander le permis de travail ouvert pour les travailleurs vulnérables (PTOTV), qui n’est qu’une mesure palliative. Il faut réfléchir à comment faire ces changements de manière ordonnée. Évidemment, il y a une coresponsabilité entre le gouvernement du Canada et celui du Mexique.

Quelle est votre plus grande réussite de l’année 2023 auprès du consulat?

L’année 2023 a été assez compliquée, parce qu’on a eu plusieurs cas de protection consulaire très complexes. Malheureusement, on a eu des décès aussi. Si on compare l’année 2022 à l’année 2023, en 2022 on a eu une centaine de cas de protection consulaire non PTAS (il faut prendre en compte l’effet de la pandémie car en février il y avait encore quelques restrictions de voyage, donc moins de touristes) et en 2023 on est à peu près à 900.

On a fait plus d’actions en 2023 : on a visité 40 centres de travail partout au Québec et dans les provinces de l’Atlantique, renforcé nos liens avec des acteurs-clés tels que

Service Canada, le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI), la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), les organisations à but non lucratif (OBNL) tels qu’Immigrant Québec avec laquelle on voit les résultats de ce travail, notamment quand on parle aux travailleurs : ils sont beaucoup plus renseignés, plus outillés. On s’est aussi rapprochés d’autres acteurs avec lesquels on ne travaillait pas encore, notamment la Sûreté du Québec. En 2022, on a signé un accord avec le Guatemala, le Salvador et le Honduras dans le cadre de la protection préventive, justement parce que ce sont des pays d’origine de travailleurs étrangers temporaires. En 2023, on a donné toute l’importance à cette collaboration.

Y a-t-il un moment ou une rencontre qui vous a particulièrement marqué en 2023 ?

J’entends toujours des histoires quand je rends visite aux travailleurs, des histoires qui me touchent. Des histoires comme quoi le programme a permis aux travailleurs de payer l’université et d’améliorer la vie des enfants au pays. Souvent, on ne pense pas à l’impact de notre travail sur toute une communauté.

On visite des gens qui se trouvent en prison, on parle avec eux, on les écoute, on essaie de comprendre pourquoi ils se trouvent dans une situation pareille et on s’assure qu’ils soient représentés par un avocat. Il y a parfois des gens qui sont hospitalisés et il faut parler avec les membres de leur famille. Il faut parfois annoncer un décès. Cette année, j’ai dû en annoncer quatre. Déjà, une semaine après mon arrivée ici, j’ai débuté avec le malheureux cas de la boxeuse mexicaine qui est décédée et j’ai dû l’annoncer à son père. C’était éprouvant. On apprend, on a des outils, mais c’est émotionnellement lourd.

Que vous réserve l’année 2024 au sein du Consulat?

L’année 2024 sera marquée par le 50e anniversaire du PTAS. Ce qu’on veut viser, c’est non seulement les changements habituels que l’on fait chaque année sur le contrat, mais on veut élargir le spectre des entités qui sont assises à la table de négociation avec nous pour changer le contrat, le mettre à jour, mais aussi mettre à jour le programme par rapport aux besoins que l’on a en 2024. Si en 2023 on a fini l’année avec 900 et quelques cas de protection consulaire, l’année 2024 ne sera pas différente, puisque notre diaspora est en train de muter en nombre et en profils.

Felipe González Lugo Méndez et une partie de son équipe au Consulat du Mexique à Montréal.

Heureusement, j’ai une équipe qui est très soudée, très engagée et qui travaille beaucoup. Au Mexique, on dit « que trae la camiseta bien puesta », qui porte bien sa chemise. Ils croient vraiment à ce qu’ils font. Ils prennent ça très au sérieux, très à cœur. On a aussi quelqu’un à la tête du Consulat qui est très réceptif, très ouvert et qui soutient tout ce qu’on propose. C’est une chaîne où chaque partie est importante.

Les travailleurs étrangers temporaires sont invités à contacter le Consulat du Mexique à Montréal s’ils ont besoin de renseignements ou de protection consulaire.

Le projet a été financé par le gouvernement du Canada.

 

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