0T0A2824
Marie-Anne DAYÉ

Marie-Anne DAYÉ

Conceptrice - Rédactrice

Sory Soumahoro : nouveau départ après des mois d’abus

Frais de recrutement élevés, heures non payées et déplacements d’un lieu de travail à un autre sont quelques-uns des abus qu’a subis Sory Soumahoro depuis son arrivée de la Côte d’Ivoire, le 26 février 2023. Heureusement, depuis qu’il a obtenu son permis de travail ouvert pour travailleurs vulnérables, ce cauchemar est derrière lui.

Texte et photo Marie-Anne Dayé  

En ce vendredi ensoleillé d’octobre, Sory est détendu et souriant. Dans sa chambre, qu’il loue depuis quelques mois à Plessisville, il raconte comment son projet est devenu désillusion en quelques jours seulement, dès son arrivée au Québec.

Pré-départ trompeur

Cultivant le rêve de venir au Québec pour assurer un avenir plus prometteur à ses quatre enfants et à son épouse, Sory a pris la décision de passer à l’action. Il a épargné l’argent qu’exigeait l’agence de recrutement en Côte d’Ivoire, soit 17 000 $ CAN pour venir en tant que travailleur étranger temporaire à bas salaire au Québec et l’argent nécessaire pour payer le billet d’avion. Ne connaissant pas encore ses droits au Québec, il a payé la totalité de la somme.

Accueil amer

Après 14 heures de vol, le décalage horaire et la fatigue, Sory pose enfin le pied au Québec. Son employeur le conduit à Victoriaville. Il est 23h. Le lendemain matin, à 6h, Sory se fait réveiller pour commencer à travailler. « Moi je voulais me reposer un peu. Il m’a dit que non, tu es venu pour travailler, tu dois travailler », relate Sory. Sur son permis de travail, il est écrit que le lieu de travail est un centre d’hébergement pour personnes âgées à Saint-Marc-des-Carrières. Mais en ce premier jour, il est conduit à Plessisville, pour un autre employeur que celui figurant à son contrat. Après trois jours, on le mène encore une fois à Victoriaville, pour un employeur à nouveau différent.

On demande à Sory d’effectuer du déneigement alors que cela n’a rien à voir avec les tâches prévues à son contrat de travail, soit de l’entretien ménager. De plus, l’employeur n’a fourni aucune instruction à Sory quant aux vêtements d’hiver à porter, surtout pour de longues périodes sous les intempéries, et ne lui a pas non plus laissé suffisamment de temps pour s’en procurer. Il travaille donc sous la neige, avec les vêtements qu’il a amenés avec lui de son pays d’origine. « À ce moment je n’avais pas d’assurance, ni rien. J’ai commencé à être malade. J’avais apporté des médicaments du pays, j’ai suivi un traitement », raconte Sory. On ne l’aide pas non plus durant la première semaine à se procurer une puce pour son téléphone. Il ne peut donner aucune nouvelle à sa famille et ses amis en Côte d’Ivoire.

Conditions difficiles

Plusieurs semaines se sont déroulées dans ces conditions, à passer d’un lieu de travail à l’autre. Sory était logé et nourri au sein des résidences où il travaillait : il avait accès à une simple chambre avec matelas et mangeait le repas offert une fois que les résidents avaient terminé. Il arrivait qu’il ne reste plus de nourriture pour lui. Sans accès aux commodités de la cuisine ni ne serait-ce qu’à un mini-réfrigérateur dans sa chambre, Sory ne pouvait s’acheter d’aliments pour se préparer lui-même son repas dans ces circonstances. Il devait souvent se rabattre sur des grignotines. Pourtant, son employeur prélevait 800 $ CAN sur sa paie chaque mois pour l’hébergement et les repas, auxquels il n’avait pas toujours accès. « Parfois, je finissais de travailler et je n’avais rien à manger. Mais il coupait cet argent de mon salaire. Je sortais même pour aller dans les grandes surfaces acheter quelques biscuits », se souvient Sory. « Les déductions faites par l’employeur sur le salaire de Sory pour fins d’hébergement et de repas dépassent largement ce qui est prévu par le PTET ainsi que le Règlement sur les normes du travail. En vertu de l’article 6 de ce Règlement, l’employeur aurait plutôt dû déduire environ 280 $ CAN par mois », affirme Caroline Dufour, avocate à Justice Pro Bono.

Autre irrégularité : les heures qu’il a travaillées à 15 $ CAN, alors que son contrat stipulait 16 $ CAN, n’ont pas toutes été payées. Sory rapporte aussi que son employeur le référait aux sous-traitants, qui lui proposaient de le rémunérer en argent comptant, ce que Sory refusait catégoriquement. Plus le temps avançait, plus ses heures de travail étaient réduites, ne lui laissant presque rien après la déduction des 800 $ CAN prélevés sur sa paie. Sur le conseil d’une amie, il a commencé à prendre des photos de ses relevés de paie et à noter ses heures afin d’accumuler des preuves. « Ma femme va se nourrir de quoi? se demandait alors Sory. Je dois travailler pour scolariser mes enfants au pays. Je dois payer le logement au pays. »

Exténué par cette situation, Sory souhaitait louer son propre appartement. « Au début, quand je voulais prendre mon appart, mon employeur m’a dit : tu peux chercher, mais ce n’est pas facile », raconte-t-il. Un collègue québécois l’a aidé et ils ont pu trouver un appartement 3 et demi à 450 $ CAN par mois. « J’étais content, dit-il. Je suis allé voir mon employeur et il m’a dit que non, je ne peux pas avoir mon appart. Je dois faire 800 heures de travail avant d’avoir mon propre appartement. » Or, dans le cadre du PTET – Volet des postes à bas salaire, l’employeur ne peut pas empêcher un travailleur de se trouver un nouvel appartement.

Vers des jours meilleurs

« J’ai choisi d’émigrer au Québec pour mes enfants, car l’Afrique n’est pas toujours stable. Ça peut être bon pour moi. Est-ce que ça peut être bon pour mes enfants ? On ne sait jamais. Souvent il y a la guerre, des problèmes politiques. Je me suis dit : et si je partais au Canada pour l’avenir de mes enfants? C’est ce qui m’a emmené ici. Je ne savais pas que j’allais rencontrer un calvaire ici », raconte Sory.

Un jour de juin de 2023, Sory s’est informé auprès d’un centre de formation de Plessisville pour commencer des études. À ce moment, les travailleurs étrangers temporaires ne pouvaient pas étudier dans le cadre de programmes de plus de 6 mois pendant qu’ils travaillaient, sans avoir à demander un permis d’études. Or, depuis le 27 juin 2023, cela est possible. Il ne pouvait pas non plus changer d’emploi, car son permis de travail fermé était restreint à son employeur. Toutefois, après avoir entendu le récit de l’expérience de Sory au Québec, l’agente d’accueil l’a mis en contact avec l’organisme Impact Emploi de l’Érable, qui l’a accompagné.

Puis, de concert avec Immigrant Québec et l’organisme Justice Pro Bono, il a pu recevoir de l’aide d’urgence pour subvenir à ses besoins de base, ainsi que le soutien juridique de l’avocate Caroline Dufour pour la demande de permis de travail ouvert pour travailleur vulnérable. « Je ne savais pas que j’allais mener une vie misérable ici. Tout ce qu’il y avait dans le contrat n’a pas été respecté », dit Sory. « L’impact psychologique et financier de ce type de situation est énorme, surtout quand le travailleur investit des sommes importantes et laisse sa famille derrière lui pour saisir l’opportunité de venir travailler au Canada; lorsque le travailleur voit ses droits bafoués une fois au Canada, ce sont tous les espoirs d’une vie meilleure qui s’écroulent », se désole l’avocate Caroline Dufour, qui est souvent interpellée par des travailleurs qui vivent le même genre de situations.

Sory est resté à l’emploi, en attendant ce permis ouvert tant attendu. « J’étais tellement fatigué que je voulais arrêter de travailler. Je voulais même rentrer au pays. J’étais vraiment dépassé. » Peu de temps après, les sous-traitants qui avaient recours à ses services lui ont annoncé qu’il devait partir, ce qu’il fit. Les coups de fil à son employeur que l’intervenante d’Impact Emploi de l’Érable et lui ont fait sont restés sans réponses.

« Comme un poisson dans l’eau »

À la fin du mois d’août, Sory a enfin reçu son permis de travail ouvert pour travailleurs vulnérables. « J’étais comme un poisson dans l’eau ! dit Sory en riant. J’étais très joyeux. Je me suis dit que les portes étaient maintenant ouvertes, et que je pouvais chercher un boulot. Je ne serai plus maltraité comme mon ancien employeur l’a fait ». Il a pu trouver un nouvel emploi en tant que mécanicien, son domaine d’expertise, et entamer un nouveau chapitre plus heureux. Il entretient l’espoir de pouvoir faire venir sa femme et ses enfants au Québec pour s’installer de manière permanente.

Vous êtes un travailleur étranger temporaire avec permis fermé et vous souhaitez obtenir de l’information juridique ou du soutien ? Contactez l’équipe de Justice Pro Bono.

Le projet a été financé par le gouvernement du Canada.

Partagez l'article :

Facebook
LinkedIn
Courriel
Imprimez

Articles récents